Discours prononcé par Djemila Oughlissi:
Monsieur le Sous-Préfet,
Monsieur le Maire, mesdames et messieurs les élus, mesdames et messieurs les représentants des autorités civiles et militaires, mesdames et messieurs les anciens combattants et porte-drapeaux, mesdames, messieurs, chers scolaires,
Nous sommes très sensible à votre présence, monsieur le Sous-Préfet, pour cette journée nationale se déroulant exceptionnellement au pied du hameau de forestage de Zonza. Nous la percevons comme une marque de considération qui honore notre communauté.
Après tant d’années d'errance, après tant d'années d'exclusion, après tant d'années de souffrances, après tant d'années d'oubli, la République Française en instituant une journée d'hommage national envers les harkis et les membres des formations supplétives, a reconnu enfin et solennellement, ce qu'elle leur devait pour leur fidélité à la France, pour les sacrifices qu'ils ont consenti pour rester français, pour les souffrances qu'ils ont endurés de 1954 à 1962, durant la guerre d'Algérie et des tragédies vécues, qui les ont jetés sur les chemins de l'exil pour fuir les représailles sanglantes dont ils ont été victimes après la signature des accords de paix.
Depuis notre arrivée en France sous le statut de rapatriés, des lois ont été adoptées en notre faveur, elles n'étaient pas toujours de nature à répondre à nos attentes, des fonds de réparation et de solidarité nous ont été alloués, toujours insuffisants pour réparer les préjudices subit mais, jamais, au grand jamais, cette reconnaissance n'avait été inscrite dans le marbre de la République.
Aujourd'hui, elle est inscrite sur les murs des Invalides.
Elle est inscrite sur cette plaque que nous avons dévoilé le 16 juillet 2015, en présence du secrétaire d'Etat aux anciens combattants et à la mémoire, Jean Marc Todeschini venu inaugurer ici, ce lieu de mémoire qui faisait tant défaut à la mémoire de nos pères, à notre mémoire, à la mémoire collective de la France.
Nous nous en somme réjouis et nous y avons participé.
La commune s'y est investie au delà de toutes nos espérances, au delà de tous nos souhaits. Nous lui en sommes infiniment reconnaissant.
Nous avons dû quitter notre terre natale. Nous avons connu le déracinement, la précarité, la relégation dans les camps de transit, l'entassement dans des cités urbaines et l'exil dans les hameaux de forestage où nous sommes aujourd'hui, dans celui de Zonza, où nous sommes arrivés par une chaude journée du mois d'août de 1971.
Nous étions plus de 250 personnes de tous âges. 29 familles entassées dans des autocars que suivaient des camions de déménagement transportant nos maigres souvenirs.
On nous avait assuré que nous trouverions dans cette nouvelle affectation, je cite les propos du Ministre de l'Agriculture d'alors " les avantages d'un séjour dans des régions plus chaudes et plus ensoleillées, dans lesquelles un travail régulier et permanent leur serait assuré".
Chaudes et ensoleillées ? C'était vrai l'été, c'était sans doute vrai pour Casamozza, mais notre premier hiver à Zonza s'est montré particulièrement rude. De quoi nous décourager nous qui aspirions trouver un havre de paix où nos familles pourraient s'établir et vivre décemment.
Nous avions compris que nous étions au terme de notre voyage.
La population largement informée de notre venue mais pas suffisamment de notre importance, est restée dans l'expectative, se montrant même parfois, hostile.
Il est vrai que nous chamboulions quelque peu leur quiétude. Mais très vite, nos pères embauchés par l'Office national des forêts dans des emplois qui leur avaient été réservés, effectuaient des travaux de reboisement et d'aménagement des forêts domaniales. Ils nouaient des relations avec les hommes du village. Certains s'intégraient dans des groupes de chasseurs et il n'était pas rare de rencontrer des harkis "tapant le carton" au café.
En période estivale, ils étaient affectés à la défense des forêts contre les incendies, comme le font toujours aujourd’hui leurs fils. Leur engagement et leur efficacité dans ces combats dantesques, étaient remarquables et remarqués.
Ils servaient encore la France.
Quasiment tous anciens combattants, ils ont, pour leur grande majorité, adhéré à la Section des Anciens Combattants de Zonza qui les a accueilli comme des frères d'arme. Malgré cela, une barrière impalpable les séparait.
Nos mères descendaient au village faire leurs provisions. Les épiceries prospéraient. Les ménagères parlaient de leur cuisine.
Quant à nous les enfants de harkis, nous fréquentions l'école de la République ou de nouvelles classes avaient été ouvertes pour nous accueillir. Nous avons grandi avec les enfants du village. En classe et au dehors, nous avons noué des relations d'amitié, dont certaines perdurent encore.
Les élus sont venus nous courtiser car notre nombre suffisait pour faire basculer une élection.
Le contact entre les deux communautés s’était donc établi.
Aujourd'hui, nous ne sommes plus que quatre familles à vivre au village. Nous occupons, des emplois : à l'Office national des forêts, à la commune, à la communauté des communes. Nous travaillons dans les entreprises du bâtiment et même dans le commerce. Fiers d’être filles et fils de harkis, aujourd’hui nous pouvons dire que nous sommes intégrés à cette belle île de Corse.
Oui, nous sommes intégrés mais tout le monde sait bien que nous ne le sommes souvent qu'en apparence car la permanence des blessures de notre communauté demeure. Le sentiment d'abandon perdure même chez les nouvelles générations où les attentes de reconnaissance restent fortes.
Nos pères avaient choisi de servir la France. En servant la France ils ont tout perdu et leur regret sera de ne pas pouvoir laisser un quelconque héritage à leurs enfants.
Si les lois adoptées en notre faveur, si les actions de reconnaissance pour les sacrifices qu’ils ont consenti, peuvent compenser en partie nos souffrances, cinquante sept ans après, nous restons tout de même des déracinés.
Le Comité Régional de Concertation de la Mémoire harkie que madame Josiane Chevalier, Préfète de Corse, nous fait l'honneur de présider, font que les enfants de harkis sont les porteurs de la parole de notre communauté. Nous espérons surtout que les nouvelles mesures d’aides en notre faveur ne soient pas encore une fois trop compliquées à mettre en œuvre. Pour tout dire, trop administratives, trop difficiles à obtenir.
Nous savons que l'aide bienveillante du personnel des services de l'ONAC en Corse nous est acquise. Nous savons que vos services sont bien disposés à notre égard, mais ce n'est pas leur faire injure que de nous adresser à vous qui représentez l'Etat.
Dans cette attente, nous vous assurons de notre parfaite considération et de notre profond respect.
Je vous remercie.